Interview avec Anne-Cécile Mailfert, Présidente de la Fondation des Femmes

 

Après une première édition couronnée de succès, le grand concert solidaire Nos Voix Pour Toutes revient le 19 novembre 2025 à l’Adidas Arena à Paris – Porte de la Chapelle. Portée par la Fondation des Femmes, cette soirée exceptionnelle réunira les plus grandes voix de la scène française et internationale pour partager un message puissant : défendre les droits des femmes et lutter contre les violences dont elles sont victimes. Anne-Cécile Mailfert, Présidente de la Fondation des Femmes revient pour nous sur la création de ce grand concert solidaire.

 

Pouvez-vous revenir sur la genèse de la Fondation des Femmes ?

La Fondation des Femmes a été créée en mars 2016. J’étais alors bénévole au sein de diverses associations d’aide auprès de femmes en situation de précarité, et je constatais que ces associations manquaient cruellement de soutient, notamment financier. Je voyais aussi que de nombreuses personnes étaient tout à fait sympathisantes de cette cause mais ne savaient pas comment la soutenir. Face à ces constats, j’ai décidé de créer la Fondation des Femmes pour mobiliser le grand public en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, et contre les violences faites aux femmes en particulier. Tout l’argent que nous collectons auprès des particuliers va directement sur le terrain pour soutenir des associations d’aide aux femmes victimes de violences.

Bien sûr le mouvement #MeToo a eu un impact très important pour notre action. Auparavant, les problématiques de violences faites aux femmes et de financement des associations étaient difficiles à expliquer, on me rétorquait très souvent que cela ne concernait qu’une partie de la population, on me demandait quel serait l’utilité de cet argent… Avec #MeToo, on s’est rendu compte que le problème était massif et nécessitait des moyens, que ce soit en termes d’hébergement, de conseil, d’accompagnement…, et surtout que tout cela n’était pas si simple. #MeToo, puis les mobilisations autour des féminicides, ont permis de faire prendre conscience que les violences faites aux femmes sont en réalité partout, mais qu’il est possible d’aider, grâce à des associations qui, sur tout le territoire, permettent aux femmes victimes de violences de s’en sortir.

En 10 ans, quels sont les plus grands défis que vous avez identifiés dans la lutte contre les violences faites aux femmes ?

La question de l’argent est fondamentale. Avant la création de la Fondation des femmes, l’argent n’était finalement pas un problème puisque l’État mettait très peu de moyens et personne ne faisait de dons pour cette cause. On était face à une sorte d’aveuglement collectif, alors que les associations vivotaient avec le minimum tout en solutionnant au quotidien des situations extrêmement graves. Le plus grand défi a donc d’abord été de faire comprendre qu’il y avait un problème de moyens.

Ensuite, il a été difficile de faire accepter l’idée que le problème concernait l’ensemble de la société. Le grand public voit très facilement pourquoi soutenir d’autres causes, comme la cause animale ou certaines maladies, mais la générosité des Français n’avait jamais été sollicitée pour la cause des femmes. Beaucoup de pédagogie a donc été nécessaire pour faire prendre conscience de ce problème, qui se rencontre partout, y compris dans nos familles. Même si on savait que les femmes étaient moins bien traitées dans le milieu professionnel que les hommes, il restait difficile de se l’avouer pour le domaine personnel. Pourtant, il y a du sexisme dans toutes les familles, les femmes sont encore extrêmement nombreuses à s’occuper seule de la maison, des cours, des enfants, à supporter la charge mentale…

Quels sont vos espoirs ou vos craintes pour les prochaines années ?

Je crains qu’à l’instar des États-Unis on ait en France un mouvement de frein, qui viendra des hommes qui ne veulent pas comprendre ce qu’on veut dire, qui, en quelque sorte, ne veulent pas changer. C’est pour ça qu’il est important de continuer à s’adresser aux hommes pour leur démontrer l’importance de cette cause, car nous connaissons tous une femme qui a souffert de violence. Ce n’est pas juste le combat des femmes pour les femmes, c’est un combat de société.

Par ailleurs, les réseaux sociaux sont un vrai problème. Depuis janvier 2025 nous sommes de moins en moins visibles sur Meta (Facebook, Instagram), car toutes les publications qui comportent les mots « femme », « violence », etc., sont déréférencées de manière organique. Nous sommes en train de perdre beaucoup de terrain, tandis que ceux qui promeuvent des idées nauséabondes en gagnent. Ainsi la pornographie a un effet très négatif sur les violences sexuelles en particulier, et nous nous battons pour que les mineurs n’y aient pas accès. Des idées très conservatrices, qu’on ne pensait plus entendre en 2025, émergent sur les réseaux sociaux, avec le risque de s’y habituer peu à peu et de ne plus être choqué. Face à cette invisibilisation, ce concert Nos Voix pour Toutes, diffusé à la télé, est très important. Il nous permet d’exister malgré tout.

Dans les années à venir, l’enjeu sera donc sans doute de savoir comment faire pour continuer à embarquer les hommes dans la défense de cette cause, tout en continuant à mobiliser les femmes, car c’est avant tout grâce à elles que le changement peut se faire.

Parlez-nous du concert Nos Voix pour Toutes, comment l’avez-vous construit ?

Nous avons souhaité construire un concert qui ait du sens, et non pas un concert de plus. Bien sûr grâce à cela on peut financer des projets, puisque tous les bénéfices et tous les dons sont reversés ; mais il était aussi important d’en faire un moment où, grâce à la chanson, les émotions puissent passer, des histoires se raconter, des choses se dire alors qu’elles ne se diraient peut-être pas autrement. L’art permet de nous rassembler et de faire sortir les émotions.

Avec Nos Voix pour Toutes, nous avons choisi de raconter une histoire jusque dans les textes des chansons, qui font écho à des vécus, parlent des relations entre les femmes et les hommes, parlent de violences, mais parlent aussi d’émancipation, de liberté des femmes, etc. Et cette histoire se devait d’être collective, donc en duos ou trios, car cela permet d’avoir plus d’artistes sur scène, et c’est également le symbole de la lutte collective des femmes, nos voix pour toutes et non pas ma voix pour toutes. Le principe est donc que les artistes viennent chanter ensemble des reprises de grandes chansons du répertoire français, pour toutes, celles qui sont dans la salle, mais aussi pour toutes les autres et notamment celles qui ont besoin d’aide. Le concert devient un moment de communion, qui fait du bien : on peut chanter à tue-tête sur des chansons qui nous ont accompagnés dans les moments difficiles de nos vies, car au fond, toutes nous avons des histoires à raconter, des choses qu’on aurait préféré ne pas vivre. Dans ce contexte les chansons deviennent encore plus fortes, avec des artistes femmes, hommes, des duos, des trios, qui mettent en avant cette solidarité, et sororité. Contrairement aux autres concerts de charité où les artistes viennent chanter leurs chansons pour espérer un peu de ventes d’albums, ici les artistes chantent à plusieurs les chansons des autres.

Que retenez-vous de l’édition 2024 ?

L’édition 2024 a été magnifique. Quand je suis entrée dans la salle, j’ai moi-même été épatée, c’était au-delà de mes espérances ! Voir plus de 5000 personnes dans la salle, enthousiastes, heureuses d’avoir tous ces artistes, mais aussi très sensibles aux sujets abordés par les chansons, c’était incroyable. Tout d’un coup, les paroles avaient du sens, ce n’était plus juste des refrains qu’on fredonnait. J’ai vu des gens pleurer, rire, danser, des familles venues à plusieurs générations, grand-mère, mère, fille. Il y a eu aussi des moments extrêmement forts, comme cette chanson des féministes des années 70, l’Hymne des Femmes, jamais diffusée à la télé et chantée par Lio pendant que les noms des femmes victimes de féminicides depuis 2017 s’affichaient au fond. Les gens pleuraient dans la salle, c’était extrêmement émouvant.

 

Etait-il évident pour vous de faire une deuxième édition ?

C’était tellement réussi, que nous nous sommes dit qu’il fallait construire la suite, continuer à faire grandir cette idée d’un grand concert annuel contre les violences faites aux femmes, un rendez-vous récurrent mobilisant une grande partie de la communauté d’artistes, nos partenaires comme le Crédit Mutuel, diffusé à la télé, et programmé à quelques jours du 25 novembre qui est la journée de lutte contre les violences faites aux femmes.

Avez prévu des choses différentes par rapport à la première édition ?

Je ne peux pas dévoiler trop de choses pour l’instant, mais nous allons capitaliser sur les forces du concert.

Tout d’abord il est d’une grande qualité artistique, avec des arrangements musicaux faits par Yael Naïm, et des chorégraphies créées par Marion Motin. Nous allons bien sûr proposer des duos inédits, qu’on ne reverra pas forcément par la suite. En 2024, par exemple, Catherine Ringer chantait avec sa fille, Simone Ringer, c’était un moment absolument inédit et porteur de sens. Il y aura aussi des chorales, y compris des chorales amateures d’associations qui utilisent la chorale pour que les femmes se reconstruisent et reprennent confiance en elles.

Ensuite, nous allons travailler des moments spécifiques par rapport à la cause. Ainsi en 2024, la fille de Gisèle Pelicot, Caroline Darian, est montée sur scène pour dire quelques mots, sous les acclamations du public debout dans la salle. C’était magnifique. Avec ce concert, on essaye de rassembler les personnes qui se sont illustrées ces derniers mois sur cette question de la cause des femmes, et cette année nous avons notamment invité Bruce Toussaint pour la publication de son livre sur le féminicide de sa cousine dans les années 80. Il s’agit de valoriser les engagements et d’en faire un grand moment de rassemblement, mais aussi de joie.

Enfin il y aura plus d’interactions avec le public, car nous avons envie qu’il y ait beaucoup plus de communication et de liens, que le public soit partie prenante du spectacle.

Comment sélectionnez-vous les artistes ?

C’est un vrai casse-tête. On fait d’abord la liste de tous les artistes qu’on aimerait avoir, notamment les personnalités qui ont pris la parole sur la cause des femmes. Ensuite il faut voir si elles sont disponibles, car il y a beaucoup de concerts en novembre, donc des personnalités qui malheureusement ne pourront pas se libérer. Par ailleurs, sur scène nous voulons des femmes mais aussi des hommes, donc nous nous assurons que ces derniers sont bien sympathisants de la cause et respectueux des femmes.

Une fois la liste des artistes établie, les duos ou trios sont formés avec les producteurs. Ce qui est aussi très compliqué car il faut choisir la chanson, il faut qu’elle soit chantable par les deux, que les deux l’apprécient, et que les deux apprécient de chanter ensemble. Ce n’est pas simple ! D’autant qu’il faut bien mesurer le don fait par les artistes : non seulement ils viennent chanter gratuitement, mais en plus ils ne font pas de promotion car ils ne viennent pas chanter leurs chansons. Ils viennent généreusement pour soutenir la cause et défendre des valeurs, c’est un engagement véritable de leur part et je les remercie du fond du cœur.

Pour conclure, si vous aviez à faire passer un message à toutes les personnes qui ne connaissent pas bien la question des violences faites aux femmes ou qui pensent que ça ne les concerne pas, quel serait ce message ?

Il est temps d’ouvrir les yeux pour agir, car c’est un problème grave, qui concerne tout le monde d’une manière ou d’une autre, une voisine, une collègue, un proche…, et chacun a un rôle à jouer. La solidarité est primordiale, et surtout les violences faites aux femmes ne sont pas une fatalité.