Les 5 albums du mois de mars

Une fois par mois, RIFFX vous invite à son rendez-vous original sous la forme de chroniques musicales. Les 5 albums du mois de mars 2022 – avec Bon Voyage Organisation, Charlotte Adigéry & Bolis Pupul, Denzel Curry, Kittin & Hacker et Papooz – c’est tout de suite !

Bon Voyage Organisation – (Loin des) Rivages
(L’Invitation Musicale/Modulor)

Certain·es embrassent leur époque, d’autres pissent contre le vent, arguant ne voir dans l’expression la plus saillante de leur temps que médiocrité et manque cruel d’horizons lointains. Le cas Bon Voyage Organisation est à ce titre éloquent, tant la formation à géométrie variable fomentée par Adrien Durand semble à rebours de tout ce qui fait de l’après-2000 une ère de démystification. Deux ans après La Course (2020), dont la trajectoire aura été stoppée net par la pandémie, BVO rempile avec un troisième album qui reprend là où l’orchestre nous avait laissé·es : sur le tarmac d’un aéroport de fortune, quelque part en Afrique du Nord. (Loin des) Rivages nous entraîne, lui, en Amérique du Sud, territoire truffé de vestiges et de fantômes, avec, en guise d’introduction, une reprise de Naima de John Coltrane (écrite en hommage à sa femme Juanita).

Le morceau s’ouvre sur une montée synthétique répétant le motif phare du thème, comme une résurgence extraterrestre de cette mélodie ancestrale, lui conférant une mélancolie de ballet interstellaire. Mise en boîte live, en cinq jours seulement, par une dizaine de musiciens et musiciennes déjà présent·es au générique de La Course, cette nouvelle étape ressasse quelques vieilles obsessions soft rock de son auteur, signalées notamment sur le deuxième titre, Yuseef (Trouver le soleil dans chaque jour de pluie), l’appétence pour les sessions free jazz méditatives (Passage) et invoque les sonorités d’une enfance passée à l’ombre des rythmes de la samba, de la bossa et des grands orchestres de jazz latin, comme en témoignent deux des pièces les plus marquantes, le single Et s’éveillent et le prodigieux Le Sentier des orpailleurs, qui semble rejouer la cavalcade de contrebandiers lancés sur un rail en pleine forêt amazonienne avec un finish façon BO de James Bond.

Si l’écrin rappelle les grandes heures de l’exotica et de la musique lounge (on pense au compositeur mexicain Juan García Esquivel), le propos revêt une dimension plus intime, surtout quand Adrien Durand se retrouve seul au piano sur le très grave, très français, Première Vue d’Apacheta, introduction à Apacheta, sorte de procession mystique convoquant le merveilleux. L’émotion de découvrir ces assemblages de pierres au détour d’un chemin dans les Andes est palpable. Autant que celle d’écouter une musique qui a l’outrecuidance de penser qu’elle peut encore déchiffrer le cosmos.

Charlotte Adigéry & Bolis Pupul – Topical Dancer
(Deewee/Because)

Vivant tous·tes deux à Gand, en Flandre, Charlotte Adigéry et Bolis Pupul (de son vrai nom Boris Zeebroek) ont aussi en commun des ascendances mélangées : guadeloupéenne et martiniquaise pour elle, chinoise et belge pour lui. Ce métissage se retrouve dans leur musique aux couleurs vives et changeantes, sans appartenance fixe. Leur projet musical s’est constitué à partir de 2015 via les frères David et Stephen Dewaele (alias 2 Many DJ’s et Soulwax). Œuvrant alors à la bande originale du film Belgica, ils proposent à Charlotte Adigéry d’y contribuer vocalement. Amorcée à cette occasion, sa collaboration avec Bolis Pupul s’est vite poursuivie. Peu après, les deux acolytes – qui se considèrent aujourd’hui comme frère et sœur – enregistrent leur premier morceau en binôme, Senegal Seduction. Savoureuse comptine vaporeuse aux rythmes languides et aux espiègles paroles (en français), cette création inaugurale contient déjà l’essence du duo et traduit son inclination pour une electro souple et spirituelle.

Senegal Seduction figure sur le EP Charlotte Adigéry, paru en 2017 et composé au total de quatre morceaux. Après un second EP réalisé ensemble, Zandoli (2019), Charlotte Adigéry et Bolis Pupul ont décidé de s’attaquer à leur premier long format. Pour le moins juteux, le fruit de leurs efforts se découvre à présent avec Topical Dancer – titre épatant que l’on se propose de traduire librement en français par “danseur penseur”, sans pouvoir restituer le jeu de mots avec “tropical”. Résolument hors norme, dans le sillage de ceux et celles qui brisent à merveille les carcans – les Talking Heads (référence directe du morceau Making Sense Stop), ESG, Prince ou Neneh Cherry –, l’album est coproduit par les frères Dewaele et paraît d’ailleurs chez Deewee, leur label. Au fil des treize morceaux, tordant à plaisir les stéréotypes, glissant d’une langue à l’autre (anglais ou français), abordant des sujets variés, oscillant entre plusieurs tonalités musicales, le duo explore la sphère electro avec une très inventive fluidité et affirme une personnalité à la forte singularité, riche de promesses pour l’avenir.

Denzel Curry – Melt My Eyez See Your Future
(Virgin Records/Universal)

Le cinquième LP solo de Denzel Curry est intitulé Melt My Eyez See Your Future, mais il aurait parfaitement pu s’appeler Worst Comes to Worst, selon le titre d’un morceau savoureux ici offert par le rappeur floridien, en référence directe à celui du groupe Dilated Peoples dont il est l’un des héritiers, au même titre que de De La Soul. En 2019, son album ZUU l’avait déjà consacré comme une sensation, dépassant largement son succès américain, taillé dans les sons rap sudistes et les basses venues d’Atlanta. Worst Comes to Worst, c’est aussi une marque de pessimisme, une rage qui tranche avec les sonorités jazz et lumineuses qui habitent Melt My Eyez See Your Future.

Puisant ses échantillons dans la soul tropicale ou la musique d’illustration, Denzel Curry joue aux esthètes et gagne à chaque fois. Car cet album, qui convie aussi bien la chanteuse Buzzy Lee que T-Pain ou Saul Williams, nous rappelle son redoutable sens mélodique et compte de nombreux points d’orgue. Comme le morceau Ain’t No Way, en featuring avec J.I.D, 6lack et Rico Nasty, réunion de valeurs sûres raffinée qui traverse les sous-genres comme les époques. Sachant marier la menace et la poésie, ce disque ne contient aucune fausse note. Aucune.

Kittin & Hacker – Third Album
(Nobody’s Bizzness/Zebralution)

Depuis l’annonce du retour de Kittin & Hacker (Kittin ayant mis Miss de côté), avec un troisième album dont la sortie dépendait des conditions sanitaires, on se demandait de quelle manière le tandem emblématique de l’electroclash, qui obtenait un tube planétaire avec Frank Sinatra en 2001, allait pouvoir se réinventer deux décennies après ses débuts. Et garder ce délicat équilibre entre robotique et humanité, noirceur et lumière, humour et cynisme, qui faisait toute sa singularité et manquait à Two (2006), son deuxième LP, plus pop et synthwave.

Dès Ostbahnhof, le premier single tiré de l’album et sa techno minimale en hommage au club phare berlinois, le ton est donné avec une virée sur les territoires de l’electro de Detroit – où flotte le fantôme de Drexciya – pendant que Kittin énumère de sa voix inimitable et désabusée des souvenirs de clubbing éparpillés.

Retrouvant le grain brut et rétro qui faisait le charme des débuts, le disque décline sur huit titres les influences qui ont toujours nourri le duo, dont l’italo-disco sur 19, la new wave extasiée sur Purist, la turbine techno sur La Cave, l’electro désabusée sur Retrovision, l’EBM déjantée sur Homme à la mode, et ses paroles taillées pour les catwalks, ou les clins d’œil discrets à Kraftwerk sur Soyouz. Voyage dans les méandres de la galaxie électronique, Third Album est une petite bombe mélancolique et ironique de souvenirs doux-amers trempés dans le côté sombre des machines.

Papooz – None of this Matters Now
(Half Awake Records/Bigwax)

Trois ans, presque jour pour jour, après un second album produit par Adrien Durand (BVO) qui opérait une mue où les deux Papooz se rêvaient rockstars seventies – à l’instar de leurs homologues de Long Island : les frères des Lemon Twigs, voilà qu’Ulysse Cottin (le brun) et Armand Pénicaud (le blond) font leur grand retour avec une nouvelle collection de folk songs dont ils ont le secret : None of this Matters Now. Même emballage – une illustration de l’artiste Victoria Lafaurie –, même ingénieur du son (Maxime Kosinetz de la formation Bon Voyage Organisation), mais ambitions renouvelées. Dans l’intervalle qui sépare le noctambule Night Sketches et cette troisième livraison, le Covid est passé par là, charriant avec lui la contrainte de repenser nos modes de vies. Exit, donc, les déambulations nocturnes et l’album-concept à la Phantom of the Paradise (1974), bienvenue à l’apaisement et à la collection de folk songs intimes.

Au prix de se risquer à un troisième effort pantouflard ? Comme à l’accoutumée chez Papooz – qui soigne particulièrement ses entrées en matière –, il ne faudra pas plus de deux morceaux pour dissiper toutes velléités de chausser trop promptement les charentaises (Twilight of Your Mind et le morceau-titre). Pour tromper la routine et la facilité, Ulysse et Armand se sont astreints à une méthode éprouvée : jouer live, autant que faire se peut, et éviter au maximum les retouches.

Moins synthétique et glam que Night Sketches, cette nouvelle livraison au titre ironique (une constante dans l’écriture de Papooz) convoquant les spectres du Laurel Canyon cultivent pourtant la même audace quant à la pesanteur de ses aînés et le même goût pour les évidences mélodiques (Baby Girl, Morning Sonata, Hell of a Woman). Pourtant enregistrés à la tombée de la nuit dans le sud-ouest de la France confinée, les dix morceaux de None of This Matters Now n’ont donc rien de crépusculaires. Renouant avec les références de leur premier album solaire, Green Juice (2016), on entrevoit d’ores et déjà l’écoute prolongée de cette nouvelle livraison cet été, les pieds dans l’eau. Histoire de mettre à profit les leçons de None of This Matters Now : expier les spectres de la pandémie en toute légèreté.

Bigott : Blue Jeans

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