Le langage neuf de Féloche

Enjoué, ouvert et généreux, le deuxième album de Féloche est une belle réussite. Avec les quatre points cardinaux en ligne de mire et un goût pour la pop, le hip-hop, le folk et l’électronique, « Silbo » multiplie les pistes musicales, avec une pléiade d’invités : une pionnière du hip-hop américain (Roxanne Shanté), une chanteuse franco roumaine (Rona Hartner) ou encore un fameux musicien ukrainien (Oleg Skrypka). Le chanteur donne quelques pistes pour aborder ce disque riche en histoires.

Votre deuxième album s’intitule « Silbo », du nom d’un langage sifflé de l’île de la Gomera, aux Canaries. Quel est votre lien avec cet endroit et cette culture ?

C’est un lien très personnel, que je n’expliquai pas au départ. C’est important de le préciser, parce qu’il me semble que la chanson peut s’écouter sans explication. D’abord, je trouve ça fou, poétiquement parlant, un langage sifflé. Après, je voulais parler de Bonifacio, qui était originaire de cette île, et c’est là que ce situe mon lien à la Gomera. C’était l’amoureux de ma maman, quand j’étais petit, qui vivait avec nous et était comme un ange gardien. Il m’a appris quelques mots en « silbo » et évoquait souvent la Gomera, qui était un peu son paradis perdu, puisqu’il ne pouvait y retourner en raison de ses activités politiques : il était indépendantiste. J’y suis allé petit et j’ai des souvenirs de montagnes, d’animaux, de sifflements et de copains. Et c’est de ça dont je parle dans la chanson Silbo. J’ai mis longtemps à l’écrire, le plus simplement possible mais en en voilant le sens, également, sans tout mettre. Ce n’est qu’aujourd’hui que je l’explique. Initialement, c’était une chanson très personnelle, pour ma famille.

Mais elle va largement dépasser ce cadre… Que s’est-il passé après sa sortie ?

Une Canarienne qui était en vacances en France a entendu le titre à la radio et l’a envoyé à des profs de français de l’île. Ils m’ont ensuite contacté, l’ont fait écouter à leurs élèves et ça a commencé à prendre une certaine ampleur. Les gens sur place étaient surpris et heureux que l’on parle de leur petite île. Même les Espagnols ignorent qu’il y existe un langage sifflé. J’ai parlé à ces élèves à distance, avant de me rendre sur place. Ça les a touché de découvrir l’histoire de leur île par ce biais-là. Parce que la transmission de certaines traditions et d’histoires a sauté une génération. Ils sont allés demander à leurs grands-parents de leur parler de Bonifacio.

Cette chanson a d’abord été publiée sur un EP en septembre 2012, un an avant la parution de l’album. Quel est le lien entre la chanson et l’album du même nom ?

Les quatre chansons du EP ont été les premières finies, bien avant l’album. Elles sont unies par le thème des mythologies. Le bon accueil de la chanson m’a donné confiance pour la suite. C’est un morceau qui m’a porté pendant un an, tandis que je n’avais pas fini les autres chansons. Il m’a conforté dans l’idée qu’il faut être sincère, sortir des choses qui viennent de soi. Il ne faut pas rajouter du bruit au bruit. Il faut qu’il y ait un sens à tout ça.

Ce qui ne veut pas dire parler de soi à tout prix, puisque vous collaborez avec d’autres personnes pour l’écriture des textes.

Oui, une chanson comme Pax Optika est vraiment le reflet du point de vue de son auteur, Julien Dajez. Elle parle de la pollution visuelle, c’est une sorte de chanson artistique engagée. Je n’aurais pas pu l’écrire. Là, je suis le porte-voix des graphistes qui luttent contre ces images qui nous envahissent. Mais je peux être un haut-parleur pour cette idée parce que ça me touche et que je ressens la même chose dans le domaine du son.

Y a-t-il une dimension politique dans votre musique et dans les textes ?

Pas tout à fait, en tout cas pas de façon affirmée. Il y a une ouverture musicale mais elle m’est naturelle. Mythologie, la chanson avec Rona Hartner parle des Roms : « Si tu m’apprends ta danse, je te donne mon pays. » Mais je ne mets pas les deux pieds dans le plat, c’est artistique avant d’être politique.

« Silbo » est un disque très singulier… Y a-t-il des artistes dont vous vous sentez proche aujourd’hui, en France ?

Musicalement, pas vraiment. J’aime beaucoup de groupes mais je ne me sens pas proche d’eux. C’est avec les Rita Mitsouko que j’ai le lien le plus fort. Ils m’ont beaucoup marqué dans cette façon de chanter des textes en français sur des musiques qui peuvent être très funky ou glam. Avec un goût pour le spectacle et l’exacerbation des sentiments.

Vincent Théval