Pénélope Bagieu : les rêves de Mama Cass

Pour sa nouvelle bande dessinée, Pénélope Bagieu s’est intéressée au parcours de Cass Elliot, la plantureuse chanteuse du groupe The Mamas & the Papas, au début des années 1960. Le livre emprunte son titre au premier tube du groupe, l’inusable California Dreamin. Rencontre avec la dessinatrice.

D’où vous est venue l’envie d’évoquer le parcours de Cass Elliot ?
C’était plus un prétexte pour raconter le destin d’un personnage déterminé, qui ne coche aucune des cases de départ pour aller là où elle a envie d’aller, que ce soit son milieu d’origine, son apparence, le genre de musique qu’elle aime, qui n’a rien à voir avec ce qui se fait à l’époque. Elle ne renonce à rien, quitte à rentrer dans un groupe où on ne veut pas d’elle. J’ai toujours aimé sa voix. Et puis elle a un aspect qui sort du lot et qui la rendait intrigante.

Comment avez-vous découvert The Mamas & the Papas ?
Comme tout le monde, avec le tube California Dreamin, puis un best of du groupe. Mais mon livre n’est pas hyper documenté, ce n’est pas une bio. J’en ai appris un peu plus sur eux, notamment plein de petites anecdotes, mais je n’ai pas cherché à savoir énormément de choses. Au contraire, j’ai travaillé de façon un peu satellite : Cass apparaît dans les anecdotes de beaucoup de gens de l’époque parce qu’elle était très mondaine et avait une maison où tous les gens venaient prendre de la drogue, c’était une copine de Jimi Hendrix, etc. Mais il n’y a pas grand-chose sur elle seule.

Vous avez choisi une narration fractionnée, avec différents personnages qui s’expriment à tour de rôle. Pourquoi ?
Le fait que Cass ne soit jamais narratrice permettait de l’approcher par petites touches, sans jamais lui donner la parole. Comme je voulais qu’elle ait une vie intérieure assez différente de l’image qu’elle renvoyait, je trouvais intéressant de procéder par énigmes, de se faire une idée petit à petit, au fil des témoignages des gens qui l’ont côtoyée. Si on l’avait entendue en voix off dès le début, on aurait vu que c’était un masque de clown et une femme brisée à l’intérieur. Je préférais qu’on finisse pas le deviner.

Comment avez-vous trouvé le dosage entre les faits « historiques » et la fiction ?
Peu de choses existant sur elle, j’ai été obligée de remplir beaucoup de vides. Et c’était ce qui m’intéressait. Je voulais qu’il y ait quelques pics de véracité dans un océan de fiction, notamment pour les dates et les formations qui ont précédé The Mamas & the Papas. J’avais aussi des éléments très factuels, comme le métier de ses parents, qui imposait assez naturellement une image : quand on sait qu’ils faisaient des sandwichs et avaient un daily casher dans un coin où il n’y avait pas trop de juifs, on imagine forcément que son père est un peu dans le système D. Mais j’aurais été paralysée si j’avais eu trop d’informations. Et assez tôt, mon éditeur m’a conseillé d’ignorer les choses que je lisais quand elles n’arrangeaient pas mon histoire, de ne pas hésiter à prendre des raccourcis ou à changer des choses. C’est bien de prendre cette liberté.

Comment s’élabore un roman graphique comme celui-là ?
Je suis très scolaire : il faut que j’écrive beaucoup avant de commencer, que je fasse un plan. J’ai amassé et écrit plein de notes, un gros bloc sans structure que j’ai chapitré. Avant même de dessiner, j’ai beaucoup écrit. J’ai ensuite fait un storyboard très détaillé. Ce que je dois caler très vite, c’est le découpage, les expressions de visage et les dialogues. Ce sont trois choses sur lesquelles je ne reviens plus après. À ce stade, je renvoie l’ensemble à mon éditeur, qui m’a fait supprimer des chapitres parce qu’ils n’apportaient rien. Une fois qu’on est sûrs que rien ne bougera plus, je me lance dans le dessin. Mais j’avance vraiment avec des feux verts très formels à chaque étape.

Est-ce que la musique de The Mamas & the Papas vous a accompagnée et influencée pendant le travail sur Califiornia Dreamin ?
Beaucoup entendre Cass (en groupe ou en solo), pendant que j’écrivais, a eu une influence sur ce qu’était en train de devenir le personnage dans ma tête. La Cass que j’ai faite est sans doute très différente de ce qu’elle a vraiment été, mais le lien qu’elles ont, c’est cette voix, qui donne beaucoup d’informations sur elle. Comme des empreintes digitales. Je ne pouvais pas trop m’éloigner de la vérité en ayant sa voix dans l’oreille. Quant à la chanson California Dreamin, elle est comme un personnage dans livre : on la voit naître au fur et à mesure des chapitres.

Vincent Théval

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California Dreamin – Mamas & The Papas

Crédit Photo : © Manuel Braun

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