Musique & jeux vidéo ép. 2 : rencontre avec Olivier Derivière, compositeur de musiques de jeux vidéo

 

Dans les jeux vidéo, la musique ne se contente pas d’accompagner l’action : elle guide, surprend, amplifie les émotions du joueur. Pour ce deuxième épisode de notre série sur le rôle central de la musique dans l’univers du jeu vidéo, on a rencontré Olivier Derivière, compositeur incontournable derrière les bandes originales de A Plague Tale: Requiem, Street of Rage 4, Vampyr ou encore Assassin’s Creed IV Black Flag.

Olivier Derivière : « J’ai toujours eu cette volonté d’offrir le meilleur aux jeux vidéo »

Si vous êtes attentifs aux musiques de jeux vidéo, vous avez forcément entendu le travail d’Olivier Derivière. Mais avant le compositeur reconnu, il y a le joueur, fasciné depuis l’enfance par « ces pixels qui bougent ». Parmi les jeux qui l’ont marqué plus jeune : Shadow of the Beats, jeu vidéo culte de l’ère Amiga. « Je sais que les gens auraient tendance à parler de Mario ou de Zelda, mais je suis plutôt marginal, confie-t-il. Et pour ceux qui connaissent cette ère du jeu vidéo, l’ère européenne des ordinateurs Amiga et Commodore, ce jeu-là aura vraiment marqué un tournant dans le monde du jeu vidéo, pour nous en tout cas. »

La musique, elle, vient de sa famille. Son père, « extrêmement mélomane », lui a fait découvrir très tôt une grande variété de genres et de styles musicaux. « J’ai eu la chance d’être exposé à énormément de musiques différentes, que ce soit du classique ou de la pop anglaise. Les parents de mes copains écoutaient du Alain Souchon ou du Michel Sardou et, même si c’était plutôt pas mal, ça ne passait pas à la maison. Mon père écoutait plutôt Peter Gabriel, Geoffrey Oryema ou Nusrat Fateh. C’était vraiment très varié et c’est ça qui m’a développé un palais », se souvient-il. Son apprentissage musical s’est ensuite poursuivi au conservatoire, qu’il a intégré dès l’âge de cinq ans.

 

Aux États-Unis, le grand saut

Après avoir obtenu son bac scientifique, Olivier entame des études d’informatique, avant de rapidement bifurquer. « J’avais des amis bien plus calés en code que je ne l’étais. Et comme en parallèle, la musique avait toujours fait partie de ma vie, je me suis dit : pourquoi ne pas faire de la musique de jeux vidéo ? ». Et sans surprise, c’est ce déclic qui a tout changé.

Grâce à une bourse, il s’envole pour les États-Unis et intègre le Berklee College of Music de Boston. Très vite, tout s’accélère : il assiste aux répétitions et concerts du Boston Symphony Orchestra et fait même la rencontre du compositeur John Williams, à qui l’on doit notamment la mythique bande originale de Star Wars. « C’est une opportunité qui, dans une vie, paraît complètement folle. Alors, bien sûr, j’ai sauté à pieds joints dessus et j’ai quitté Berklee juste après », raconte-t-il. Les années suivantes, pour suivre cet orchestre et être au plus près des musiciens, Olivier multiplie les allers-retours entre la France et les États-Unis. « J’étais là-bas 3 à 6 mois par an, car le concert master, c’est-à-dire le premier violon, était devenu une amie. Ce n’était pas institutionnalisé, c’était vraiment par son intermédiaire. Je ne veux pas dire que c’est le Boston qui m’a accrédité », précise-t-il. De cette aventure hors norme, Olivier repart avec « un grand bol d’humilité ». « Croiser tous les plus grands et voir à quel point l’objet musique peut faire des choses magnifiques, ça nous renvoie à notre condition de petit compositeur qui a envie de s’amuser », plaisante-t-il.

Une volonté d’excellence

De l’autre côté de l’Atlantique, en France, sa carrière dans le jeu vidéo est déjà en marche. « Depuis tout gamin je faisais partie de ce qu’on appelait la demoscene. C’est quelque chose qui a quasiment disparu aujourd’hui, mais qui rassemblait des créateurs de tous horizons. Ils se retrouvaient et créaient des choses abstraites sur des ordinateurs, se souvient-il. C’est comme ça que les choses se sont faites pour entrer dans l’univers des jeux vidéo. » Ainsi, à 22 ans, il compose pour le jeu Obscure, développé par Hydravision. Pour ce premier projet, il voit les choses en grand et collabore avec le chœur d’enfants de l’Opéra de Paris. « J’ai toujours eu cette volonté d’offrir le meilleur aux jeux vidéo. Ce n’est pas que je pense que ma musique soit géniale, mais j’ai envie de donner aux joueurs et aux joueuses ce qu’on m’a offert quand j’étais gamin, notamment au cinéma, avec tous ces films extrêmement généreux qui ont quasiment disparu aujourd’hui », affirme le compositeur. Cette exigence ne l’a plus jamais quitté. Depuis, il a notamment travaillé avec le Philharmonia Orchestra de Londres pour Remember Me, avec le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie pour A Plague Tale: Requiem, ou encore avec le Brussels Philharmonic pour Assassin’s Creed IV Black Flag.

En 2023, il s’aventure au cinéma, avec le film Gueules Noires, réalisé par Mathieu Turi. « Il est venu à ma rencontre parce que c’est aussi un joueur. On s’est tout de suite entendus et on a passé un très bon moment ensemble », confie-t-il. Pour Olivier, le cinéma est avant tout une affaire de rencontres. « Il faut trouver un partenaire, un complice. Si je fais de la musique de films, ce n’est pas pour faire de la musique de films, c’est parce que j’ai envie de faire ce film avec cette personne », précise-t-il. Une première expérience concluante, qui laisse la porte ouverte à une suite. « Ce serait vraiment super, je ne dis pas non ! Après, c’est moi qui ne fais pas l’effort, je suis assez occupé avec le jeu vidéo. »

Reconnaissance et transmission

Ces vingt dernières années, l’industrie du jeu vidéo s’est profondément transformée : elle dispose aujourd’hui de moyens bien plus importants et bénéficie d’une reconnaissance croissante en tant qu’objet culturel. Et Olivier en a bien conscience. « Il y a, dans la proposition artistique du jeu vidéo aujourd’hui, des choses qui touchent à l’humain, à l’histoire, à des sujets très forts et des expériences uniques qui, à mon époque, n’étaient pas du tout les mêmes. On était vraiment sur l’aspect jeu, alors qu’aujourd’hui on peut parler d’expérience, explique-t-il. Moi j’atteins bientôt la cinquantaine, je n’ai plus envie de faire des jeux vidéo débilisants. Et on est très nombreux comme ça. »

 Même si composer lui prend tout son temps, Olivier n’a jamais arrêté de jouer. « Ce n’est pas pour des raisons professionnelles que je le fais, même si ça se mélange un peu, c’est vraiment parce que j’adore ça. Je vois le jeu vidéo comme une invitation au voyage », s’enthousiasme-t-il.  Récemment, il s’est passionné pour Kingdom Come: Deliverance II, « un jeu de rôle d’une austérité légendaire ». « Et sinon, je le dis sans trop de fierté mais j’atteins bientôt les 500 heures sur Top Spin, admet-il. J’espère devenir meilleur mais je n’y arrive pas. J’ai désinstallé le jeu pour la 5e fois et j’espère ne pas y retourner. »

Toujours curieux et résolument tourné vers l’avenir, Olivier garde également un œil sur la nouvelle génération. « Je n’attends qu’une seule chose, c’est qu’un jeune vienne m’expliquer, me dire que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire […] Je pense qu’énormément de potentiel parmi les jeunes est éteint. Il faut rallumer la flamme et donner l’opportunité à ces personnes-là de faire ce qui les inspire », affirme-t-il. Et c’est sans doute là le fil conducteur de toute sa carrière : composer sans jamais cesser de jouer, de s’émerveiller, et surtout, de transmettre, avec cette passion et ce tempérament qui le caractérisent si bien.

 

Anouk Labylle