Sigur Rós : du domaine de l’étrange

Les Islandais de Sigur Rós reviennent avec un sixième album toujours aussi planant, ciselé comme un diamant.

Des sons étranges, une ambiance cinématographique, une voix androgyne, de la guitare jouée à l’archet et des textes souvent chantés dans une langue inventée (le vonlenska), voilà les ingrédients qui ont contribué au succès de Sigur Rós depuis leur création il y a dix-huit ans. Après quatre années de silence et deux disques parallèles de son chanteur Jón Þór Birgisson (un solo et un autre en duo avec son compagnon Alex Somers), le quatuor islandais reprend du service.

« Avalanche au ralenti »
« Valtari » est le nom de ce dernier né, « Rouleau compresseur » en islandais. Et à bien l’écouter, on y cherche encore l’endroit où l’on se ferait aplatir. À l’inverse, tout y est aérien et minimal, lyrique à la limite du mystique, nostalgique et lumineux. Le groupe définit mieux son disque que ne le fait le titre quand ils parlent « d’avalanche au ralenti », parce qu’il s’agit bien de cela. C’est une musique qui prend son temps, froide et lente, parfois brusquement plus dense pour redevenir aussi subitement volatile. À force de chorales et de sons « étirés », le résultat ne manquera pas de surprendre les aficionados s’ils attendaient une suite logique aux derniers « Takk… » (2005) et « Með Suð í Eyrum Við Spilum Endalaust » (2008) plus organiques et pop, du moins autant que Sigur Rós peut l’être.
Cette fois, le groupe joue la carte de l’abstrait, poussée à son extrême. De la bande son cinématographique quasi absolue. Une étrange mélopée qui se déroule avec ses propres définitions du temps sans s’inquiéter des repères à laisser à l’auditeur, le plongeant dans un labyrinthe fait d’eau et de glace. Il y a des disques qui permettent de s’évader et d’autres qui plongent dans un face à face avec soi-même. Et « Valtari » fait partie des deux à la fois, plus ovni que génie, mais aussi plus habile qu’insensé.


Sigur Rós – Ekki múkkpar SigurRos-Official


Travail d’orfèvre
Le rouleau compresseur de « Valtari » est sûrement plus à chercher dans sa création qu’à travers son écoute. En effet il a fallu que Sigur Rós fouille les titres jusqu’à la moelle, en les travaillant mille fois sur chaque seconde, en expérimentant des sons aux premiers abords impossibles à marier, pour arriver au résultat final. Au départ il y avait des chutes de séances de l’enregistrement de « Takk… » en 2005, trois titres enregistrés en 2009, un autre inspiré par un travail de BO, un dernier accouché du générique de « Inni » leur coffret live sorti en 2011. Les quatre Islandais sont même remontés dix ans en arrière pour puiser des orchestrations et des chorales non utilisées par leurs soins. C’est enfermés dans un studio, en passant dans le rouleau compresseur de l’ajout, des transformations et de l’électronique que tous ces morceaux disparates se sont retrouvés cohérents et conteurs du même paysage. Ce qui aurait pu devenir une compilation de bouts oubliés s’est transformé en un album à part entière.

« Valtari » est donc étonnant, déstabilisant et onirique, très différent de ce que l’on pouvait attendre de Jónsi et de ses trois compères. Mais finalement c’est peut-être bien ce que l’on aime chez eux, justement : la différence. Et pour ceux qui reviendraient du voyage un peu déçus, qu’ils se consolent déjà : le groupe promet un nouvel album plus « conventionnel » de leur genre pour 2013.

Marjorie Risacher