Kery James, le dernier MC ?

Après trois ans d’absence, le représentant du rap conscient français est de retour avec « Dernier MC ». Découvert par MC Solaar lors d’un atelier d’écriture, il participe à 11 ans à l’album « Qui sème le vent récolte le tempo ». Mais c’est véritablement avec son groupe Idéal J que Kery James s’impose comme l’une des plumes les plus acides du rap français : « Hardcore » et « La vie est brutale » sont considérés comme des classiques du genre.
La carrière de cet enfant d’Orly est indissociable de son parcours personnel : délinquance, perte d’ami proche, conversion à l’Islam ou volonté de proposer une autre voie aux enfants des quartiers sont autant de thèmes qui parcourent l’œuvre de ce fils d’Haïtien né en Guadeloupe et qui a grandi dans le 94.
Rarement un artiste se sera autant livré disque après disque. Objet de fantasmes, de rumeurs et de jalousie, Riffx a rencontré Kery James dans un café parisien, pour parler de son septième album, d’ores et déjà album rap de l’année.

Trois ans d’absence, c’est long dans le rap français où tout se passe vite, où on est vite oublié !

Dans « Lettre à mon public », j’annonçais un retrait et non pas une retraite. J’avais besoin de me ressourcer spirituellement, prendre soin de ma famille et de ma fille. Hormis « Lettre à la république », posté en 2012, je n’ai rien écrit. J’ai voyagé en Égypte et au Liban. J’ai failli m’arrêter à un moment car je me sentais bien, coupé du monde, mais il y a une réalité dans la vie et puis la musique reste mon métier : je ne sais rien faire d’autre ! Depuis mon retour, je me suis rendu compte que le public attendait un autre rap en France, car depuis trois ans le rap français a très mal viré ! Aujourd’hui on vend une image, un concept mais rarement des textes !

Intituler son album « Dernier MC », c’est de la provocation ?

On aurait dû mettre un point d’interrogation mais c’était pas commercial. Ce qui est sûr, c’est que je suis l’un des derniers qui allie le fond et la forme, ce qu’on appelle le rap conscient. Mais pour moi le rap originel était conscient. Ce sont plutôt les autres qui font du rap d’inconscients ! Le rap sert à éveiller les consciences, à poser des questions. C’est un album en accord avec l’évolution de la société, beaucoup plus politique, plus direct. Quand tu es un artiste qui évolue en période de crise profonde, tu as deux possibilités : soit tu distrais les gens, soit tu les fais réfléchir. Moi j’ai choisi !

Vous dites souvent « Je ne suis pas là pour dire ce que vous voulez entendre. » C’est dans cet état d’esprit que vous avez écrit « Constat amer » ?

Il faut être juste. Les gens que je pense représenter se plaignent souvent du racisme mais sont aussi racistes : les Algériens envers les Tunisiens, les Africains envers les Antillais… On donne souvent le bâton pour se faire battre. La pauvreté n’excuse pas tous les comportements. Donc on doit aussi penser à s’organiser, à devenir des forces économiques. Il faut être pragmatique ! Si on ne s’organise pas nous-même, comment veux-tu que l’on puisse être utile à l’intérêt commun ?

Sur « Y’a rien » ou « Contre nous », vous parlez de la jalousie et des clashs dans le rap. La compétition a toujours fait parti du mouvement mais, selon vous, à quel moment ça a dérapé ?

Quand des gens sont arrivés dans ce milieu et dont le seul talent consistait à insulter d’autres personnes, à clasher les rappeurs en les menaçant de violences. Puis l’arrivée d’internet a multiplié les buzz. C’est devenu un peu n’importe quoi ! L’idée de « Contre nous » [Ndr : un faux clash entre Youssoupha et Kery James arbitré par Médine] est de montrer qu’il est facile de briser quelqu’un, de prendre une force et de la transformer en faiblesse. Quant à la jalousie, je dis souvent que la pauvreté n’est pas un facteur d’union. Ce sont souvent les gens d’en bas qui veulent te tirer encore un peu plus vers le bas !

Quand on se penche sur vos textes, on se dit qu’il serait plus intéressant qu’un public non initié au rap puisse les écouter.

C’est vrai. C’est pourquoi à long terme je voudrai revenir à des productions plus simples : voix, piano. Mettre les textes en avant pour jeter un pont entre ces deux publics. Comme je l’ai fait au Théâtre des Bouffes du Nord [ndlr : un théâtre parisien] au mois d’avril dernier. Mais il ne faut pas déboussoler les gens. Avant cela, je donne rendez-vous le 21 novembre à Bercy pour prouver que les textes, les propos et les idées que je défends peuvent rassembler. Ramener du sens dans Bercy, le haut-lieu du marketing musical, est un vrai challenge. Ça frapperait les esprits !

Propos recueillis par Willy Richert


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