Musique & Jeux Vidéo ÉP.7 : Comment la musique de jeux vidéo a conquis les salles de concert françaises ?

 

Il y a quinze ans, personne n’imaginait remplir une salle de concert avec de la musique de jeux vidéo. Aujourd’hui, Final Fantasy, Nier ou Elden Ring font salle comble au Palais des Congrès. Derrière cette réussite, on retrouve notamment le producteur Romain Dasnoy, l’un des artisans de l’essor des concerts de musique de jeux vidéo en France. Pour le septième épisode de notre série sur la musique et les jeux vidéo, nous l’avons rencontré.

BONJOUR ROMAIN, POUVEZ-VOUS NOUS RACONTER VOTRE PARCOURS ?

J’ai commencé bénévolement dans pas mal d’événements dédiés à la culture japonaise, à la toute fin des années 1990. Le plus important d’entre eux dès le départ, il y a 26 ans, c’était Japan Expo qui, aujourd’hui, est devenu une institution. Je suis resté plus de 10 ans dans l’organisation de Japan Expo à faire des événements du type conventions spécialisées en culture japonaise, donc en animation, jeux vidéo, arts martiaux, mode, musique […] Et assez vite, on s’est dit qu’il y a des gens qu’on aimerait voir en concert, ou des personnes qu’on aimerait rencontrer, mais qu’on ne pouvait pas. Et le meilleur moyen qu’on a trouvé pour le faire, c’était de le créer nous-mêmes [] Donc on a fait venir des artistes musicaux de plus en plus importants à Japan Expo. Et l’évènement a atteint une taille critique on va dire, à la fin des années 2010. J’ai fait venir des compositeurs de musique de jeux vidéo à ce moment-là, notamment Akira Yamaoka du jeu Silent Hill ou Noriyuki Iwadare du jeu Grandia. Au même moment, j’ai créé mon label Wayô Records, spécialisé en musique de jeux vidéo. J’ai quitté l’organisation de Japan Expo et, quelque temps après, j’ai fondé Overlook Events pour faire des concerts qui n’existaient pas encore vraiment, pas seulement en musique de jeux vidéo, mais aussi en musique de films ou en musique pour l’animation japonaise.

QU’EST-CE QUI VOUS A CONVAINCU QUE LA MUSIQUE DE JEUX VIDÉO POUVAIT REMPLIR DES SALLES DE CONCERT ?

Il y avait un concert qui commençait à tourner à l’époque partout dans le monde, qui s’appelait Video Games Live, qui était une tournée de concerts américaine créée par Tommy Tallarico, un compositeur américain. Ils ont fait une ou deux dates en 2007 et après, en 2008, ils sont partis sur une tournée mondiale, il y a eu 50 ou 60 dates. C’était la première tournée de musique de jeux vidéo, qui est passée à Paris bien évidemment, et on était partenaires avec Japan Expo [] Là, tout le monde a compris qu’il se passait peut-être quelque chose, mais ce n’est pas pour autant que ça a décollé en flèche dès le départ, parce qu’il faut prendre le risque, et tout le monde n’était pas prêt à prendre ce risque, parce que c’est beaucoup d’argent, parce qu’on tâtonne complètement sur un nouveau territoire [] D’ailleurs à l’époque, entre 2007 et 2011, j’étais journaliste et j’avais une chronique sur France Musique où je parlais de musiques de jeux vidéo. J’ai fait quand même pas mal de choses, c’est pour ça que j’ai écrit des livres aussi. Ce que je veux dire, c’est que la culture était déjà là, les gens n’attendaient plus que les concerts. Et quand c’est arrivé, ça n’a pas été non plus une explosion extraordinaire, il n’y a pas eu dix dates d’affilée. Ça a touché les fans et puis c’est tout.

AVEC OVERLOOK EVENTS, VOUS VOUS ATTAQUIEZ À UN DOMAINE QUI N’EXISTAIT QUASIMENT PAS EN FRANCE. COMMENT SE SONT PASSÉS VOS DÉBUTS ?

En ce qui concerne la musique de jeux vidéo, à l’époque, il n’y avait rien. Et c’est parce qu’il n’y avait rien qu’on s’était organisés avec des amis pour se dire : on va créer un petit quelque chose et puis, à notre humble niveau, on va faire ce qu’on peut, en voyant qu’au Japon et aux Etats-Unis, il y avait déjà pas mal de choses assez impressionnantes qui s’organisaient en termes de publication et de concerts […] En 2014 on a fait notre premier concert, qui était un concert Disney et, assez vite, on a fait les concerts Final Fantasy [] On a très rapidement soumis des propositions directement auprès des ayants droit japonais pour organiser des concerts qui n’existaient pas […] On a notamment créé un concert hommage à Yoko Shimomura qui est la compositrice de Kingdom Hearts. Elle est venue et on a fait un concert avec elle. Ça c’était en 2015. On a fini par créer des très gros concerts symphoniques avec les ayants droit japonais qui ont accepté de nous laisser faire des concerts qui n’existaient pas au Japon, comme par exemple le concert Dragon Ball. Ce n’est pas du jeu vidéo, mais c’est la même culture, ce sont les mêmes ayants droit. Et puis, l’un des derniers concerts qu’on a créé, qui est un concert de musique de jeux vidéo, c’est Elden Ring avec Bandai Namco. Quand Elden Ring est sorti, il y a deux ou trois ans, c’était le jeu de l’année ! C’est lui qui a le mieux vendu, qui a remporté tous les Awards, donc c’est un jeu très très très important, et on a été choisis pour s’occuper du show. On l’a créé de A à Z et on l’a fait tourner partout dans le monde. Donc on est vraiment partis de rien, avec juste des envies. Et de fil en aiguille, le marché s’est constitué comme ça avec, forcément, une demande qui était là. Nous on symbolisait cette demande, il suffisait que des gens le fassent.

C’ÉTAIT COMMENT DE TRAVAILLER SUR LA PRODUCTION DES PREMIÈRES PERFORMANCES SCÉNIQUES DE FINAL FANTASY EN EUROPE ?

J’essayais depuis des années de convaincre des producteurs de le faire […] Je leur ai dit tout de suite : il faut faire Final Fantasy, vous allez voir ça va être un grand succès ! Mais les gens n’y croyaient pas, donc ça ne s’est pas fait tout de suite. Et puis, il y a un moment donné où l’évidence crève un peu le plafond, et ça s’est fait. Malheureusement, ce n’était pas moi. Mais j’ai fini par récupérer la tournée en Europe […] Je travaillais directement avec les compositeurs, j’ai fait des concerts et des albums avec eux. J’allais même les voir au Japon. On les connaissait bien, on était déjà très identifiés auprès d’eux donc on a fini par nous proposer la tournée Final Fantasy. Maintenant, c’est nous qui nous en occupons […] Quand Final Fantasy est arrivé en France, forcément il y avait une attente très importante, puisque le concert avait  déjà eu lieu aux États-Unis, au Japon et même à Londres […] Et si je me rappelle bien, à l’époque, donc en 2010 ou 2011, ils avaient fait deux concerts au Palais des Congrès à Paris, qui étaient à peu près pleins mais pas totalement. Aujourd’hui, quinze ans plus tard, quand on fait un concert de Final Fantasy à Paris, on fait toujours deux soirées au Palais des Congrès, des fois c’est plein, des fois pas totalement, c’est une très bonne jauge ! Ce qui est intéressant, c’est que quand c’est arrivé à l’époque, il y avait une très forte demande : c’était la première fois, c’était vraiment exceptionnel et ça a évidemment été très bien reçu.

COMMENT CHOISIT-ON LES ŒUVRES À PROGRAMMER ?

On part toujours du jeu, ou du film quand c’est du cinéma. C’est la popularité d’une œuvre qui va créer son succès potentiel en concert. C’est quelque chose que je dis souvent, et que les gens ont parfois du mal à comprendre ou à accepter : les gens ne sont jamais fans de la musique, ils sont toujours fans de la licence […] ce qui ne veut pas dire qu’ils n’aiment pas la musique, mais le jeu est vraiment le sens de leur démarche [] Par exemple, la musique d’Elden Ring est très bien. À Paris, on avait plus de 100 personnes dans le chœur sur scène. C’était vraiment très impressionnant. Mais, si les gens n’ont pas eu une bonne expérience de jeu, ils n’achèteront pas un billet pour voir le concert, quand bien même la musique est très bonne. On a plein d’exemples de concerts qui n’ont pas du tout marché alors que la musique et la licence sont bonnes car, s’il n’y a pas d’empreinte, les gens ne se déplaceront pas forcément pour aller voir un concert. Le choix se fait d’abord sur la licence, quoi qu’il arrive. Après, on peut se tromper ou on peut avoir raison [] D’ailleurs, pour nous, le jeu qui a le mieux marché en concert c’est Nier, qui est un jeu vidéo des développeurs de Final Fantasy […] Et il fait un peu mentir le schéma parce que les musiques étaient extraordinaires alors que le premier jeu était bien mais sans plus. Par contre, en contraste, les musiques étaient tellement belles que les gens ont surtout retenu la musique. C’est un peu l’exception qui confirme la règle !

EN QUOI LE SUCCÈS DES CONCERTS FINAL FANTASY A-T-IL MARQUÉ UN TOURNANT DANS LA CULTURE DES CONCERTS LIÉS AU JEU VIDÉO ?

Final Fantasy est une très très grosse marque. Ça a quand même amené les gens dans des salles de concerts et ça leur a fait comprendre, d’une certaine manière, que c’est normal de mettre parfois jusqu’à 100 euros, voire plus, pour aller voir un concert symphonique, parce que c’est extrêmement coûteux à produire, qu’il faut payer beaucoup de gens, notamment les ayants droit et la SACEM [] Par contre, ce qui est intéressant, c’est que les gens n’avaient pas l’habitude d’aller en concert à l’époque […] L’une des grosses craintes que pouvaient avoir les producteurs historiques c’était : est-ce que les jeunes sont prêts à mettre 100 euros pour aller voir un concert d’orchestre ? La réponse est oui, mais ça a pris quinze ans, et quinze ans c’est presque une nouvelle génération qui s’impose ! Le public a été éduqué entre guillemets à ce que des concerts à ce prix-là puissent exister en nombre important. Aujourd’hui, des concerts il y en a plein, et il faut débourser plus ou moins cher pour y aller. Mais le public identifie bien ce genre d’évènements, et comprend pourquoi ça coûte aussi cher. Les gens ont inclus ça dans leur économie personnelle, alors qu’il y a quinze ans, on allait voir Final Fantasy à Londres, on mettait 100 euros dans le billet mais c’était exceptionnel !

SELON VOUS, COMMENT LE SECTEUR VA-T-IL ÉVOLUER DANS LES PROCHAINES ANNÉES ?

On a déjà atteint le pic. Il n’y aura pas plus d’évolutions à mon sens. C’est bien de regarder ce que fait le grand frère, donc le cinéma et la musique de films. On voit bien qu’on atteint une taille critique depuis plusieurs années et que là, on est en saturation de concerts dans tous les domaines. À Paris, en dix ans, il y a trois nouvelles grandes salles, dont une arène, la Philharmonie, la Seine Musicale. Il y a dix ans, à peu de choses près, tout ça n’existait pas. Il y a beaucoup plus de possibilités de faire des concerts aujourd’hui. Et là je parle de Paris, mais c’est valable partout. Il y a plein de concerts de plein de films et de plein de jeux […] On a atteint, pour moi, la taille critique et acceptable du nombre de concerts par an. Tous les grands jeux vidéo ont leur concert, je ne vois pas comment on pourrait en avoir plus, à part bien sûr pour les jeux qui n’existent pas encore et qui auront très certainement leur concert aussi […] Et c’est bien parce qu’on a quand même beaucoup oeuvré pour reconnaitre la musique de jeux vidéo.

 

Anouk Labylle