Musique & jeux vidéo ép. 8 : Kōji Kondō, compositeur de génie derrière Mario et Zelda

 

Que l’on soit amateur de jeux vidéo ou non, impossible d’être passé à côté du thème de Super Mario Bros ou de celui de The Legend of Zelda. Derrière ces deux mélodies devenues cultes se cache un seul compositeur : Kōji Kondō. Pour mieux comprendre ce qu’il a réellement inventé, nous avons rencontré Damien Mecheri, auteur de Video Game Music, le tout premier livre français consacré à la musique de jeux vidéo, sorti en 2014.

Une histoire de hasard. Quand il s’attèle à la musique du premier Mario en 1985, Kōji Kondō pense d’abord à l’ambiance du jeu, un thème façon harmonica à l’atmosphère chaleureuse et estivale. Mais posé sur une session de jeu, ça ne fonctionne pas. « Il s’est rendu compte que ça traduisait l’ambiance du jeu, mais pas du tout son game design (Ndlr. ce qui définit comment le jeu se joue) », raconte Damien Mecheri. Kondō change alors radicalement son approche. « Qu’est-ce que fait Mario dans le jeu ? Il saute tout le temps. Et donc la première musique de Mario est extrêmement sautillante dans sa mélodie, parce qu’il a voulu s’accorder à ce qu’on fait en matière de game design. » Ce thème, ponctué de petites pulsations qui évoquent une course en avant, n’illustre pas seulement Mario, il l’incarne.

Le reste de la partition regorge de trouvailles nées, paradoxalement, des limites techniques de la cartouche NES, console qui ne pouvait stocker que quelques kilo-octets de données sonores et forçait les compositeurs à faire preuve d’ingéniosité. Ainsi, dans Mario, quand il ne reste plus que cent secondes pour finir un niveau, la musique double de tempo. « C’est du génie, qui en plus est né de la contrainte, poursuit Damien Mecheri. Ils n’avaient pas la place de créer une musique exprès pour cette séquence de stress, alors ils ont accéléré la portion existante. Mais ça marche trop bien, c’est une idée géniale à l’arrivée ! » Même logique côté informatif : quand Mario devient invincible, « la musique donne l’information que ça y est, on peut foncer, on ne sera pas touché ». Chaque pièce, chaque champignon ramassé produit une cellule mélodique, « comme si l’ensemble de l’univers sonore avait une musicalité ludique ».

Avec Zelda, une autre approche

Si Mario reste, selon Damien Mecheri, l’exemple le plus frappant de cette adéquation entre musique et gameplay (Ndlr. ce que le joueur fait et ressent concrètement manette en main), Zelda l’a explorée autrement. Avec The Legend of Zelda : Ocarina of Time, premier jeu de la licence en 3D, sorti en 1998, le joueur ne se contente plus d’écouter : il joue lui-même, à l’aide de quelques notes, des mélodies qui déclenchent des changements, dans le décor ou dans le jeu. « Ça crée une adéquation entre ce que nous on fait et les mélodies qu’on entend. Et on les retient d’autant plus, puisqu’on est obligé de les jouer nous-mêmes », précise Damien Mecheri. Cette idée d’un rapport direct à la musique perdurera dans toute la saga Zelda, bien après le départ de Kōji Kondō.

Le même épisode marque aussi un tournant esthétique : là où les précédents Zelda misaient sur des thèmes mélodieux en boucle, Ocarina of Time introduit, dans ses donjons, des nappes de synthèse planantes et des sons organiques inquiétants, profitant ainsi des nouvelles capacités sonores de la Nintendo 64. « C’était une manière de dire : même dans un jeu aussi codifié qu’un Zelda, on peut avoir de nouvelles approches esthétiques », note Damien Mecheri, qui y voit la marque d’un compositeur qui ne « se reposait pas sur ses lauriers ».

Un héritage qui dépasse le jeu vidéo

À sa manière, Kōji Kondō a bouleversé l’usage et la composition de la musique dans le jeu vidéo. Mais faut-il pour autant parler de génie musical ? Damien Mecheri nuance : « en soi, ce n’était pas non plus un extraordinaire compositeur. Alors oui, il a fait des mélodies inoubliables, mais parce que les jeux le sont, c’est important de le rappeler […] D’ailleurs, lui, ce qui l’intéressait à la base, c’était la programmation sonore, ce n’était même pas tant la composition ». La force de Kōji Kondō a été ailleurs : « il a eu l’œil, il a fait les bonnes analyses et les bons changements au bon moment ». Une intuition durablement reconnue en interne, puisqu’après avoir cessé de composer pour Zelda, Kondō est resté superviseur des bandes sonores chez Nintendo. Et avec Mario et Zelda, il n’a pas seulement signé la bande-son de deux des plus grandes sagas du jeu vidéo, il a posé, sans le savoir, les jalons de ce que peut être une musique interactive.

 

Anouk Labylle