Nick Cave. Quand les ténèbres rejoignent le ciel

Avec son 15e album Nick Cave n’a pas simplement repoussé le ciel, il est allé bien au-delà, dans des espaces où seuls les grands savent se rendre. « Push The Sky Away »renoue intimement avec ce que le crooner australien a de meilleur, dans le sombre, l’apaisement, le beau et le grand.

On pouvait s’interroger sur ce que la suite artistique de Nick Cave nous réservait. Son annonce brutale après seulement deux albums de l’arrêt de Grinderman, projet parallèle rageur et acéré, avait déjà plongé les fans dans un petit moral inquiet. Le retour de l’incontournable association de Nick Cave et des Bad Seeds aurait pu les rasséréner s’il n’y avait ce point d’interrogation en la personne de Mick Harvey : cet inséparable depuis toujours, ce fidèle rencontré au lycée qui avait suivi pas à pas le grand Nick du premier groupe fondé en 1978 jusqu’au dernier album « Dig, Lazarus, Dig !!! », s’est officiellement éloigné de sa route il y a quatre ans. Un premier disque sans cette présence essentielle, cela laissait donc une crainte. Mais honnis qui mal y ont pensé, le résultat leur donne tort mille fois.

Album de l’intime

Enregistré dans le sud de la France au cœur d’un studio dans une demeure du xixe siècle, « Push The Sky Away »a d’emblée du panache. Impression qui se confirme en regardant la pochette : une photo d’un faux noir et blanc tirant sur le sépia, exposition dans une lumière éclatante, Nick Cave ouvrant le battant d’un volet pour mieux éclairer le corps nu et flou de sa femme Susie Bick qui traverse la pièce sur la pointe des pieds. L’histoire veut que le cliché ait été pris dans la chambre même des époux. L’avant-goût donné est donc celui du sensuel, de l’intime, de la beauté entre les eaux du sombre et de l’éclat. Et le contenu ne trahira pas cela. Bien au contraire.

Grande classe

« Push The Sky Away »signe le retour du Nick Cave grande classe, costume haute couture endossé, œuvre première catégorie sans aucune seconde soldée. L’ensemble est parfait, passant de blues sombres et modernes aux spokens ténébreux et inimitables. Là où d’autres se rognent la voix aux dents de scie du temps, lui s’arrondit, s’adoucit, se perfectionne encore. Il n’aura jamais aussi bien chanté. La basse redoutablement addictive, posée comme une colonne vertébrale, les neuf titres de l’édition standard jouent les funambules entre tension et apaisement. Et d’atmosphères quasi funèbres en éclaircies presque lumineuses, le ciel est repoussé pour un horizon d’une beauté étonnante.

Il n’y a plus de doutes, nous tenons là l’un des plus grands albums de l’un des plus grands artistes rock.

Marjorie Risacher