Blackstar, la dernière merveille de l’homme aux mille visages

Un album en héritage. Voilà ce que David Bowie nous a laissé. Une étoile noire pour dernier cadeau que les critiques encensaient dès sa sortie sans savoir que l’icône anglaise allait disparaître deux jours plus tard. Un deuil qui accentue encore la beauté de ce disque qui sera non seulement son 26e album studio, mais également l’ultime.

Le 8 janvier 2013, Bowie était revenu sans crier gare après dix ans d’absence pour proposer l’album « The Next Day ». C’était également le jour de ses 66 ans. Trois années plus tard très exactement, le 8 janvier 2016, il réitérait sa surprise avec « Blackstar ». C’était alors le jour de ses 69 ans. Mais c’était également l’avant-veille de sa mort. Retiré de la scène publique et médiatique depuis un accident cardiaque en 2004, personne ne soupçonnait qu’il était rongé par la maladie, encore moins qu’il préparait un disque. L’homme caméléon aimait désormais la discrétion, à l’image de ses obsèques qui n’auront jamais lieu et de son incinération faite avant même l’annonce de sa disparition, sans même la présence de ses proches. Les dernières volontés d’un homme libre.

Album testament ?
Depuis une semaine, donc, les média et les fans veulent voir en « Blackstar » un testament. Il semble pourtant que la charge émotionnelle voit des messages involontaires et, que plus que testament, « Blackstar » serait plutôt un héritage. D’après les récentes déclarations de Tony Visconti, producteur de toujours de la star anglaise, Bowie voulait même enregistrer un album au cours de cette année, album dont il existerait déjà quatre ou cinq démos. C’est celui-ci qui aurait été le véritable adieu personnel du chanteur qui, s’il se battait contre le cancer depuis plus d’un an, a appris qu’il était définitivement condamné en novembre dernier seulement. Visconti et Bowie pensaient tous les deux pouvoir bénéficier de quelques mois encore, mais le crabe et la faucheuse ont été plus rapides que prévu.

Mille styles, mille visages
Il n’en reste pas moins que l’étoile noire brille de talent, de référence à la mort, de terrains expérimentaux, de beauté. Il n’en reste pas moins que la sortie de cet immense artiste qui aura marqué les cinquante dernières années est d’une classe dont seul lui avait le secret. Enregistré avec un orchestre de free jazz de New-York, Bowie y fait preuve une dernière fois d’un avant-gardisme luxuriant, d’une liberté ahurissante de musicalité et de genres, d’une complexité addictive. Comme s’il nous fallait une preuve supplémentaire. Parce que depuis son premier succès en 1969 avec Space Oddity, il nous avait offert mille visages et styles, surfant toujours deux vagues plus loin que ses contemporains. Que cela soit dans sa période glam rock avec son personnage ambigu Ziggy Stardust, sa trilogie berlinoise avec Brian Eno, sa période commerciale des années 1980, ou plus expérimentale depuis les années 1990, Bowie nous avait déjà habitués à ne pas le classer, jamais le répertorier, toujours l’attendre au tournant.

Une étoile d’un noir brillant
Blackstar est un album audacieux mêlant le jazz expérimental, la pop, l’électro, le new-age… Entre les solos omniprésents du saxophoniste Donny McCaslin (c’était également le premier instrument appris par David Bowie) et ceux des guitares rock, se glissent des rythmes drum & bass, d’autres jungles, des sonorités orientales. Les formats peuvent s’allonger jusqu’à dix minutes pour le titre générique qui traiterait de l’obscurantisme et de Daesh, ou se construire sur des formats plus pops comme pour Dollar Days, chanson qui porte certainement la marque la plus repérable et abordable pour les moins connaisseurs. Du diptyque de Blackstar (qui a servi de générique pour la série Panthers) à la ballade poignante de Lazarus (un des quatre titres écrits par Bowie pour la comédie musicale du même nom), tout ici bouleverse par le côté aventureux et peu consensuel. Le grand David se fichait un peu de parler au plus grand nombre, il était un artiste libre avant tout et l’a prouvé une dernière fois. Même noire cette étoile brille fort.

La musique en héritage
Les deux bonnes choses découlant directement de la disparition de cette icône ne nous consoleront sûrement pas, mais nourrissent les espoirs. La première est que le chanteur avait demandé à ce que les bénéfices de son album soient reversés à la recherche contre le cancer. Une manne conséquente pour écraser un crabe qui fait de plus en plus de victimes. La seconde est que « Blackstar »a battu tous les records de vente en une semaine, et que si autant de dizaine de milliers de gens commencent à écouter et aimer des objets aussi artistiquement affranchis, il y a des chances que maître Bowie ait laissé en héritage supplémentaire un avenir plus radieux pour la musique.

Marjorie Risacher

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