Création musicale et IA générative : l’éclairage de Bertrand Burgalat

En mars dernier, le SNEP dévoilait son bilan du marché de la musique 2025. RIFFX by Crédit Mutuel en a profité pour s’entretenir avec Bertand Burgalat, Président du SNEP et producteur qu’on ne présente plus, à la tête du label indépendant Tricatel et qui compte plus de 200 disques à sa discographie. Il partage avec nous ses perspectives pour l’industrie musicale et pour un marché sensible à la croissance de l’intelligence artificielle générative

Après avoir fait le bilan 2025, avec Alexandre Larsch, Directeur Général du SNEP… Quels sont les grands enjeux du marché musical pour 2026 ?

Pour commencer, il faut continuer à soutenir la croissance du streaming, qui a permis de sauver cette industrie ces 25 dernières années. Le streaming par abonnement nous a sorti d’une crise qui avait fait perdre, en quelques mois, 70% de notre valeur. L’industrie remonte doucement, mais le streaming par abonnement – qui est ce qu’il y a de plus vertueux – reste très en retard par rapport à certains pays. Il se développe très doucement en France et il faut poursuivre ce développement.

On remarque aussi [en 2025] un maintien très intéressant et même une progression des ventes physiques, du CD comme du vinyle et notamment auprès des plus jeunes.

Enfin, la musique est une des premières industries – de même que pour le numérique il y a 25 ans – qui doit affronter et répondre aux défis posés par l’intelligence artificielle générative. Il faut une réponse utile et qui positive. Et c’est un défi très intéressant.

Le sujet était inévitable : l’IA générative étend sa présence sur les plateformes de streaming et de nombreux titres sont accompagnés d’écoutes frauduleuses. Comment intervient le SNEP et avec quels partenaires pour limiter leur propagation ?

Nous essayons d’intervenir d’une façon concrète et positive. Nous ne sommes pas dans l’incantation ! De même que pour les manipulations de streams, nous intervenons auprès des pouvoirs publics, que ce soit auprès du Ministère de la Culture, de Bercy, du Parlement… ainsi qu’à Bruxelles.

Il y a deux ans, nous avons été moteur à Bruxelles pour la rédaction de l’AI Act afin d’assurer la protection des droits d’auteur et de la création. Nous travaillons avec des juristes, comme Alexandra Bensamoun, qui a fait un travail remarquable [ndlr :  Alexandra Bensamoun à notablement travaillé sur la mise en œuvre du Règlement européen sur l’IA en 2024 ou encore sur les modèles de rémunération des contenus culturels utilisés par les IA en 2025]. Nous collaborons aussi avec Laure Darcos, vice-présidente de la Commission culture au Sénat et à l’origine de la proposition de loi sur l’utilisation des contenus culturels par les IA.

Nous participons à des choses très concrètes, car il ne nous appartient pas de trancher. Nous ne sommes pas en capacité d’affirmer que « l’IA, c’est bien » ou « ce n’est pas bien ». Au-delà des jugements personnels, que nous avons tous, nous essayons surtout de trouver des solutions qui aillent dans le sens de la justice et du respect du travail de tous. Et pas seulement de la musique ! On ne demande pas des lois d’exception, parce qu’on sait très bien que ce qui va arriver à la musique va arriver à l’ensemble des professions, y compris au secteur bancaire et à beaucoup d’autres.

Vous avez expliqué par ailleurs que la musique générée par intelligence artificielle manquait peut-être de profondeur. Comment percevez-vous ces nouvelles compositions ?

Je ne demande qu’à me tromper. Je suis agnostique là-dessus. Ce qui m’intéresse c’est d’entendre de la bonne musique.

Pour le moment, ce que font les machines, je dirais que c’est ce que font les bons élèves appliqués. Elles font de l’analyse mathématique, de l’analyse musicale : Brahms a fait ça, avec tel intervalle… et le refont.

Cela va peut-être amener des choses formidables, mais cela pose la question : « qu’est-ce qu’un créateur ? ». Je trouve que cela risque de mettre en avant des tendances qui sont déjà là et que je ne trouve pas très souhaitables, c’est-à-dire la prédominance du choisisseur sur le créateur. On a tendance à penser que tout a été fait et que ce qui compte c’est de choisir, d’avoir bon goût. Je ne crois pas que ce soit vrai et je pense que l’acte de création est quelque chose qui doit être beaucoup plus personnel et parfois beaucoup plus imparfait.

C’est l’affrontement entre la pensée parfaite, qui va être celle des machines, et la pensée imparfaite, la pensée singulière. C’est notre devoir de défendre cela aussi. Et, encore une fois, pas seulement pour la musique.

Pour conclure, quelle tendance du marché avez-vous trouvé marquante en 2025 ?

En tant que directeur de label, cela me fait très plaisir de voir qu’il y a un peu de tout dans la musique aujourd’hui : des gens un peu conformistes qui vont faire des choses avec une utilisation très passive des machines, mais aussi une génération de jeunes musiciens, jeunes musiciennes, qui ont une technique extraordinaire.

Certains jeunes ont passé le confinement à jouer de leur instrument 16 heures par jour en regardant des tutos sur Internet. Or  Internet leur a donné une culture musicale qu’il était impossible d’avoir auparavant. Avoir 100 disques chez soi, c’était incroyable, on allait chez un disquaire et on demandait à écouter un disque. Aujourd’hui, on a accès à tout et c’est merveilleux pour l’auditeur. Ces artistes ont une technique formidable, une grande diversité de goûts, sont beaucoup moins coincés dans une esthétique qu’avant, ce qui ne peut que produire de bonnes choses. C’est aussi pour cela que notre époque est paradoxale. Ce qui rend la musique difficile aujourd’hui, c’est que c’est plus facile qu’avant : c’est plus facile d’enregistrer et de la diffuser, mais il faut donc percer le mur d’indifférence [ndlr : au sein d’une offre de plus en plus large]. Et ça c’est très difficile.

Dans des petites structures comme la mienne, on investit tout l’argent qu’on a pour produire les plus beaux disques possibles, mais on n’a pas d’argent pour faire du marketing. [Lors de la présentation du bilan 2025,] Marie-Anne Robert, qui dirige Sony Music Entertainment France, expliquait que, pour eux, les investissements, se font après la production du disque. Et c’est leur force. Pour des gens comme moi, on n’a pas cette capacité là. Parfois, c’est un peu décourageant, parce qu’on sait que quoi qu’on fasse, on aura du mal à passer un certain nombre de plafonds. Et en même temps, il y en a qui y arrivent.

C’est aussi une période qui peut être très positive. On peut être autoproduit, on peut être dans une petite structure comme la mienne, on peut être chez un gros indépendant ou dans une grosse boîte… Chaque façon de sortir de la musique a ses avantages, ses inconvénients.

Mais en tout cas, une chose est sûre, il y a beaucoup de musique qui se fait et c’est une très bonne chose.